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La psychologie du joueur
pathologique
Par Robert Ladouceur, Ph.D., Claude Boutin,
M.Ps. et Michel Dumont, M.Ps.
Source : Psychologie Québec ' Volume
18 '
Numéro 6 '
Novembre 2001
Les jeux de hasard et d'argent ont toujours
occupé une place considérable au sein de toutes cultures, sociétés et
couches sociales. Aujourd'hui,
cette activité est devenue un loisir
important pour une bonne partie de la population québécoise. La prolifération
des jeux de hasard et d'argent témoigne notamment de l'attitude libérale
adoptée par nos gouvernements à l'égard de leur légalisation. En ce
sens, 63% des adultes québécois rapportent avoir joué au cours de la
dernière année (Ladouceur, Jacques, Ferland, & Giroux, 1999) et
cet engouement se traduit par des sommes d'argent risquées sans cesse
grandissantes.
Si, pour la plupart des gens, le jeu
demeure une activité sans conséquence, certaines personnes développeront
une pathologie: le jeu deviendra une maladie ou une dépendance se traduisant
par une impulsion incontrôlable à
miser de l'argent. En 1980, l'Association américaine de psychiatrie
reconnaissait officiellement le jeu pathologique comme un trouble de
l'impulsion (DSM-III, 1980). Depuis ce temps, les études de prévalence
démontrent qu'environ 1% à 2% des adultes rencontrent les critères du
jeu pathologique. Actuellement, d'aucuns mettent en doute que ce taux
de prévalence soit lié à l'accessibilité des activités de jeu (Jacques,
Ladouceur, & Ferland, 2000). L'augmentation du nombre de joueurs
pathologiques n'est pas sans conséquence et entraÓne d'importants coûts
sociaux.
Quatre caractéristiques principales se
retrouvent chez les personnes aux prises avec le jeu excessif ou pathologique:
le désir de récupérer leurs pertes monétaires, l'intolérance face à
une perte, le manque de considération par rapport aux conséquences négatives
et la préoccupation constante de jouer. Le désir de récupérer des pertes
monétaires survient lorsque le joueur retourne au jeu non plus pour
le plaisir mais par besoin de récupérer l'argent perdu. En conséquence,
il augmente ses mises et s'enlise de plus en plus. L'intolérance représente
le fait de ne pas accepter une issue négative, qu'elle soit monétaire
ou autre, ce qui pousse aussi l'individu à vouloir récupérer sa mise
à tout prix. Pareille attitude l'amène souvent à faire des emprunts
ou à commettre des actes criminels en dépit des effets indésirables
sur sa vie et celle des autres. Ces comportements reflètent le manque
de considération du joueur quant aux conséquences occasionnées par son
besoin de jouer. Finalement, la préoccupation constante de jouer met
en relief le fait que les pensées de l'individu gravitent autour du
jeu, même lorsqu'il ne s'y adonne pas.
La psychologie du joueur
Trois conditions doivent être présentes
pour parler de jeux de hasard et d'argent : l'individu doit réaliser
qu'il mise de l'argent ou un objet de valeur, que cette mise est irréversible
et que l'issue du jeu repose sur le hasard. Par ailleurs, la possibilité
de gagner de l'argent, si mince soit-elle, est offerte par tous ces
jeux. Selon le jeu, de 2 à 50 % des mises va directement au propriétaire
ou au détaillant. Evidemment, il ne s'agit pas du meilleur placement
qu'un individu puisse faire. Alors, pourquoi jouer ? Plusieurs études
sur le jeu révèlent des données aussi intéressantes que surprenantes.
Examinons quelques-unes d'entre elles menées aux Ätats-Unis et au Québec
(voir Ladouceur, Sylvain, Boutin, & Doucet, 2000).
Ellen Langer, une psychologue de l'Université
Harvard, affirme que les joueurs développent une perception de contrôle
illusoire à l'égard des jeux de hasard et d'argent (Langer, 1975). L'individu
en situation de jeu fait appel à ses habiletés ou à son adresse et utilise
des " stratégies " pour vaincre le hasard. Ainsi, il surestime ses probabilités
subjectives de gagner. A titre d'illustration, prenons le joueur de
roulette qui note systématiquement tous les numéros qui sortent afin
de s'en servir pour placer, au moment où il le croit opportun, la mise
gagnante.
Nous ne sommes pas habitués, en tant
qu'êtres intelligents, à considérer le hasard comme une explication
juste et plausible d'un événement. Des études scientifiques montrent
que lorsque nous tentons de générer une séquence de nombres au hasard,
nous en sommes incapables. En effet, les individus entretiennent une
grande confusion quant à la part respective du hasard et des habiletés
dans différents jeux. Wagenaar a publié une brillante discussion sur
cette difficulté inconnue de la plupart des cliniciens (Wagenaar, 1988).
Quand on leur demande de produire une séquence de nombres aléatoires,
les sujets ont tendance à éviter de façon excessive les répétitions,
produisant ainsi un trop grand nombre d'alternances.
Dans notre laboratoire, nous poursuivons
un programme de recherche sur le jeu excessif. Nos recherches ont permis
d'identifier une erreur de pensée commune à tous les joueurs : la tendance
à faire des liens entre des événements indépendants. Cette tendance
serait l'élément le plus important pour comprendre la dynamique du joueur
et ultérieurement, du joueur pathologique. Lorsque nous demandons aux
sujets de générer des séquences théoriques de piles ou faces (ex. : P
P P F P F F F '), nous observons qu'ils renvoient aux piles ou faces
précédents pour choisir le pile ou face suivant. En fait, les principales
erreurs sont commises en voulant équilibrer le nombre de piles et de
faces afin de briser toute forme de pattern et éviter les longues séquences
d'un même événement. Nous avons retrouvé le phénomène similaire en analysant
la préférence des gens lors de l'achat de leurs billets de Lotto 6/49.
Le concept de l'aléatoire est théoriquement bien compris, mais en situation
de jeu, l'individu tente tout de même d'exercer un contrôle en faisant
des liens entre des événements indépendants.
En 1967, Henslin, un sociologue observant
les joueurs dans les casinos de Las Vegas, rapporte ce fait cocasse
et révélateur : au jeu de Crap, basé uniquement sur le lancer de deux
dés, lorsque les joueurs désirent un chiffre élevé, ils effectuent un
lancer fort et rapide alors qu'ils exécutent un lancer lent et doux
si le point cible est peu élevé (Henslin, 1967). Comme si l'impulsion
placée dans le coup de poignet leur donnait du contrôle sur l'issue
du jeu. Dans notre laboratoire, nous avons vérifié l'importance du rôle
actif assumé par le joueur. Deux groupes de joueurs participent alors
à une séance de jeu de roulette. Les deux groupes sont soumis aux mêmes
conditions que celles retrouvées dans un casino à une exception près.
Les joueurs du premier groupe lancent eux-mêmes la bille alors que le
croupier exécute cette tâche pour les sujets du deuxième groupe. Entre
nous, que ce soit le sujet ou le croupier qui lance la bille, cela ne
change absolument pas l'issue du jeu. Toutefois, les résultats démontrent
que les sujets qui lancent eux-mêmes la bille placent des mises nettement
plus élevées et surestiment leurs probabilités de gains.
è ce sujet, Langer rapporte une étude
intéressante (Langer, 1975). Dans une usine comptant plusieurs employés,
elle met sur pied un tirage au sort où chaque billet se vend un dollar.
La moitié des gens choisissent eux-mêmes leur billet, alors que les
autres le reçoivent de l'expérimentateur; là réside la seule différence
entre les deux groupes. Une semaine avant le tirage, l'expérimentateur
revoit ces employés et, prétextant qu'il y a eu plus de demandes d'achat
que de billets disponibles, s'enquiert à chacun du prix qu'il accepterait
de revendre son billet. Langer obtient des résultats étonnants. Les
employés qui n'ont pas choisi leur billet exigent 1.96$ alors que ceux
qui l'ont choisi en demandent huit fois plus, soit 8.67$.
Examinons la manifestation de cette illusion
de contrôle auprès des joueurs de loteries. Dans les pays industrialisés,
à cause de leur disponibilité et de par leur structure, les loteries
occupent la première place en terme de popularité. Trois structures
de loteries sont notamment offertes aux joueurs: les loteries passives
(mini-loto) où le numéro figure déjà sur le billet lors de l'achat,
les loteries pseudo-actives (lotto 6/49) où le joueur peut choisir ses
propres numéros et les instantanées (les " gratteux ") où le joueur, après
avoir gratté son billet, découvre instantanément s'il gagne. En déterminant
le numéro de son billet, le joueur de loteries pseudo-actives prend
nécessairement une part plus active au jeu. D'un point de vue objectif,
le fait de choisir les numéros d'un billet n'augmente pas les chances
ou probabilités de gagner. Mais par ce geste, le joueur augmente son
degré d'implication au jeu et le risque de développer une illusion de
contrôle.
Voici une autre étude que nous avons
menée au sujet des illusions de contrôle (Ladouceur, Mayrand, Gaboury,
& St-Onge, 1987). A des points de vente de billets, nous avons interrogé
deux cents joueurs de loteries passives et deux cent joueurs de loteries
pseudo-actives. Nous leur demandions d'échanger le billet qu'ils venaient
d'acheter contre un autre que nous venions également tout juste d'acquérir.
Le billet proposé (mise-éclair) contenait des numéros déterminés au
hasard par le terminal. Si le joueur refusait notre offre, nous lui
proposions trois, cinq et même dix billets en échange du sien. Alors,
que s'est-il passé' Les joueurs de loteries pseudo-actives ont exigé
significativement plus de billets que ceux de l'autre groupe pour compléter
l'échange. Plusieurs ont refusé 10 billets contre le leur et certains
ont avoué qu'ils déclineraient même une offre de 100 billets. Cela démontre
que des joueurs croient à l'augmentation de leur contrôle sur le hasard
lorsqu'ils choisissent leurs propres numéros. On peut comprendre pourquoi
les ventes de loteries pseudo-actives comptent pour la majorité des
ventes totales de loteries au Québec.
Que se passe-t-il dans la tête d'un individu
dans le feu de l'action ? Comment le joueur interprète-t-il le jeu pour
assumer une prise de risque monétaire grandissante malgré les pertes
répétées ? Nos premiers travaux de recherche signalaient que l'activité
cognitive d'un individu en situation de jeu devenait biaisée ou erronée.
Il s'avérait donc impératif d'examiner de façon détaillée les cognitions
des joueurs pendant le jeu. Pour ce faire, nous avons utilisé la méthode
de pensée à voix haute où les joueurs expriment tout ce qu'ils se disent
intérieurement. Ces verbalisations sont enregistrées sur cassettes.
Après coup, le psychologue regroupe et analyse ce riche matériel cognitif
sous l'étiquette d'idées "rationnelles/adéquates" ou "irrationnelles/inadéquates"
selon qu'elles tiennent compte ou non du hasard comme déterminant du
jeu. La première étude réalisée à l'aide de la méthode de pensée à voix
haute utilisait la machine à sous (slot machine ou le bandit manchot)
bien connue des adeptes de casinos. Les résultats obtenus furent pour
le moins spectaculaires. Plus de 75% des verbalisations du joueur étaient
irrationnelles, inadéquates ou erronées; elles s'écartaient, ignoraient,
voire niaient le hasard comme déterminant du jeu. Ce pourcentage est
impressionnant si l'on tient compte du peu de subtilités du jeu utilisé.
Les perceptions erronées des joueurs
reposent sur un dénominateur commun : ils associent des événements indépendants
pour prédire l'issue du jeu suivant. Ces résultats ont souvent été confirmés
dans d'autres laboratoires à travers le monde, auprès de différents
types de joueurs et dans la pratique de jeux variés.
En conclusion, la psychologie des jeux
de hasard et d'argent soulève des défis extraordinaires. Le chercheur/clinicien
devra intégrer les volets fondamentaux et appliqués de cette question,
sans oublier les dimensions sociales, économiques et politiques. A notre
avis, le chercheur a un rôle primordial à assumer, à savoir informer
le grand public des dangers potentiels d'une pratique excessive de ces
jeux.
Robert Ladouceur est psychologue et professeur
titulaire à l'Äcole de psychologie de l'université Laval.
Claude Boutin est psychologue clinicien
pour le Centre québécois d'excellence pour la prévention et le traitement
du jeu de l'université Laval.
Michel Dumont est psychologue clinicien
pour le Centre québécois d'excellence pour la prévention et le traitement
du jeu de l'université Laval.
Références :
American Psychiatric Association (1980).
Diagnostic and statistical manual of mental disorders (3rd ed.). Washington,
D. C.: Author.
Henslin, J.M. (1967). Craps and
magic. American Journal of Sociology, 73, 316-330.
Jacques, C.,
Ladouceur, R., & Ferland, F. (2000). Impact of availability on gambling:
A longitudinal study. Canadian Journal of Psychiatry, 45, 810-815.
Ladouceur, R., Mayrand, M., Gaboury,
A., & St-Onge, M. (1987). Comportements des acheteurs de billets
de loteries passives et pseudo-actives: étude comparative. Revue Canadienne
des Sciences du Comportement, 19, 266-274.
Ladouceur, R., Jacques, C., Ferland,
F., & Giroux, I. (1999). Prevalence of problem gambling: A
replication study 7 years later. Canadian Journal of Psychiatry, 44,
802-804.
Ladouceur, R., Sylvain, C., Boutin, C.,
& Doucet, C. (2000). Le jeu excessif: Comprendre et vaincre le gambling.
Montréal: Les Äditions de l'Homme.
Langer, E.J. (1975). The illusion
of control. Journal of Personality and Social Psychology, 32, 311-328.
Wagenaar, W.A. (1988). Paradoxes
of Gambling Behaviour. London : Lawrence Erlbaum Associates.
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